Départ précipité de l’armée gabonaise de la Centrafrique : Les autorités locales s’interrogent sur les vraies motivations de cette décision de l’ONU

Seulement quelques jours après l’annonce-surprise de l’ONU de retirer le contingent gabonais de la Centrafrique, après 25 ans de présence ininterrompue, en raison d’allégations d’exploitation et d’abus sexuels, les autorités centrafricaines expriment leurs doutes et s’interrogent sur les véritables raisons qui ont motivées une telle décision.

Une décision surprenante quand on sait que la situation en Centrafrique ne cesse d’empirer, l’ONU a, jeudi 16 septembre dernier, décider de manière unilatérale de retirer l’un des contingents les plus importants de la Minusca, sa mission sur place. « Nous avons été surpris par cette annonce à laquelle personne ici ne s’attendait », confesse un ancien premier ministre centrafricain, spécialiste des questions de défense, qui a du mal a masquer son inquiétude.

La décision « unilatérale » de l’ONU ne laisse en effet de surprendre. Pour plusieurs raisons. Il y a d’abord le contexte dans lequel s’inscrit cette décision. La situation en RCA, loin de s’améliorer, s’aggrave chaque mois un peu plus, quand bien même le pays ne fait plus la « une » de l’actualité. Ce qu’a d’ailleurs reconnu le représentant permanent de la France auprès de l’ONU. « La situation en RCA est catastrophique, les rapports qui font état d’exactions, de meurtres, de tortures, de viols sont extrêmement alarmants », a déclaré le 23 juin dernier Nicolas de Rivière.

Proximité culturelle

Il y a ensuite la place particulière occupée au sein de la Minusca par l’armée gabonaise. « L’armée gabonaise, avec près de 480 hommes, est l’un des contingents les plus importants. De plus, c’est l’une des armées présentes ici les mieux équipées », explique un député centrafricain, membre des Cœurs unis, le mouvement soutenant le président Faustin-Archange Touadéra. « Il y a aussi », ajoute-t-il, « le fait que le Gabon est un pays d’Afrique centrale, voisin du nôtre. Il y a donc une proximité culturelle plus grande qu’avec d’autres contingents. C’est un élément qui compte pour se faire accepter des populations », fait observer le parlementaire.

Ce qui frappe également dans cette affaire les observateurs centrafricains, c’est le décalage entre la longue présence du Gabon en RCA et son départ précipité du pays. « C’est difficile de comprendre qu’un pays-frère, présent chez nous sans discontinuité depuis 25 ans pour contribuer à la paix et à la stabilité de notre pays, qui a versé le prix du sang avec une dizaine de morts et des dizaines de blessés, en reparte en seulement quelques jours par la petite porte. Vraiment, on ne comprend pas », avoue un ancien ministre du gouvernement de Firmin Ngrébada.

Une perception qui alimente un sentiment de décision prise « à la va-vite » – ou de manière opportuniste, lui-même renforcé par le fait que cette décision n’a pas été notifiée en bonne et due forme au Gabon par l’ONU, comme l’a indiqué le ministre gabonais de la Défense, Michael Moussa-Adamo, dans un courrier adressé samedi 18 septembre à l’ONU.

Un deux-poids deux-mesures ? 

Enfin, il y a le fait que d’autres contingents ont fait l’objet d’accusations (avérées par la suite) d’exploitation et d’abus sexuels. C’est le cas notamment de l’armée française ou encore de l’armée rwandaise. Or, jamais la décision de retirer leurs troupes du pays n’a été ne fut-ce qu’envisagée. Seuls les soldats incriminés, de manière individuelle, ont été sanctionnés. Or, en l’espèce, « la décision de l’ONU donne l’impression que la faute de quelques-uns doit être payée par tous », analyse un conseiller du président Touadéra. « Il est difficile de ne pays y voir un deux-poids deux-mesures », concède-t-il.

Le seul précédent qui pourrait se rapprocher du cas d’espèce est le retrait des troupes congolaises, décidé en 2017 par le président Denis Sassou-Nguesso, suite également à des accusations d’abus sexuels. Mais « la grande différence, c’est qu’à l’époque, la décision avait été prise par les autorités congolaises et non par l’ONU », fait observer ce proche du chef de l’Etat centrafricain.

Interrogation(s)

Au final, l’ensemble de ces éléments mis bout à bout jettent sur la décision de l’ONU le doute, voire la suspicion. Et donnent lieu à Bangui, comme ailleurs dans la sous-région, à quantité de spéculations. « On sait qu’il y a eu des frictions diplomatiques entre certains partenaires au sein de la Minusca, certains ne voyant pas forcément d’un bon œil les bonnes relations d’autres avec la Russie », rappelle un ministre du gouvernement de Henri-Marie Dondra. Et celui-ci d’ajouter, elliptique : « peut-être que la décision du Gabon d’adhérer au Commonwealth a précipité les choses ».

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